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L'histoire de cette histoire a déjà été faite, que cela soit sur des forums indépendants (on pense à Passion histoire) ou, plus intensément, dans les multiples adaptations pédagogiques pour un public scolaire (plusieurs dossiers pédagogiques existent sur ce film). La querelle (légitime) après la sortie du film sur les pensions non reversées ont également produit un réel remous politique (pensions versées en partie par Jacques Chirac en 2006 puis sujet à nouveau sur le devant de la scène en 2010). Cela nous amène à notre première remarque, empruntée à Patrick Boucheron: toute histoire est contemporaine. Toute histoire est contemporaine car tout sujet étudié aujourd'hui, fusse-t-il sur l'antiquité romaine, fait forcément écho à une certaine actualité (ainsi, de nombreuses études sur le travail et l'innovation au Moyen Age ont vu le jour dans les années 2000, période de de développement du chômage de "masse" ; ou encore sur la multiplication probable des sujets sur les révoltes populaires au regard des Gilets jaunes aujourd'hui). En 2005, Jacques Chirac proposait de faire étudier aux élèves les « aspects positifs de la colonisation ». Quelques années après, Nicolas Sarkozy faisait une relecture de Guy Moquet et proposait de faire adopter à bon nombre d'élèves d'adopter un enfant juif mort durant le génocide juif. C'est également le développement massif de ce que nous appelons l'appel des douleurs, des mémoires et des égalités funestes: «L'esclavage est un génocide, la colonisation l'est tout autant, la France doit se repentir». Non, l'esclavage n'est pas un génocide car un esclave n'a pas pour but à être tué (quel intérêt?) et la colonisation n'est ni un génocide, ni un génocide passif (quel intérêt?). La pensée triste de Dieudonné et d'Eric Zemmour s'est ainsi vue proliférer, avec tout son cortège d'autres pensées destructrices qui sont passées inaperçues car "blanches" (nous pensons à Stéphane Bern ou Lorènt Deutsch).

Dès lors, comment faire cohabiter deux mémoires vives sans tomber dans les égarements de Jacques Chirac ou la lapidation intellectuelle de la gauche identitaire? C'est pourtant assez simple. Le film l'explique.

Se retenir

Se retenir de piquer les bijoux dans l'église, c'est déjà, pour Samy Naciri, un message politique: vous pensez que nous sommes des hordes barbares, des voleurs. Tout est faux. On se retient juste de ne pas péter une durite dans cette armée française qui décidément ne tourne pas rond et un monde qui n'a jamais tourné rond depuis un siècle. Se retenir de déclencher un scandale devant un ballet inadapté, c'est dire au monde que cette éducation occidentale n'est pas la nôtre car elle n'est faite que pour vous alors que nous sommes venus pour vous. Se retenir, en plus d'écraser les tomates, d'écraser un fantôme gradé, c'est accepter que, finalement, au bout, nous allons bien avoir un retour.

Sur le drapeau

Cette armée venue d'Algérie s'accroche à l'espoir de servir un drapeau pour son bien, à elle. Même pour le bien, à elle, cette France coloniale présente sur tous les continents. Peu à peu l'espoir s'envole et se meurt. Les chants disparaissent. L'amertune se lit sur les visages des protagonistes qui comprennent que la France se sert de ces porte-drapeaux pour son bien, à elle et qu'elle nous reprochera, très vite, de ne pas accepter une colonisation qui n'était déjà plus d'actualité dans de nombreux pays.

Le barbier de Barbès.

Sur l'image proposée au début de cet article on voit Jamel Debbouze, troufion, en train de regarder Bernard Blancan, sergent. Sidi...Sidi. Ainsi l'appelle-t-il, ce troufion, cette piétaille. Seulement non. C'est sans doute le seul français gradé de ce film qui respecte ses troupes. On remarque également que Jamel Debbouze montre un miroir au sergent.

Quel est ce miroir? Est-ce tous les ravages commis par la colonisation et ceux à venir? Est-ce la situation qu'il fait vivre à tous ces Sidi, dignes des laquais de Tintin? Est-ce seulement la face composite d'un homme qui ne souhaite pas soutenir le regard du miroir? Nous ne pouvons le savoir. D'ailleurs, le réalisateur n'a sans doute pas vu tout cela. Il a sans doute voulu souligner le service et la confiance accordé de part et d'autre: sur un autre plan, c'est Jamel Debbouze lui-même qui taille la barbe du sergent. C'est le nègre raconté par un personnage de Django Unchained qui taillait la barbe de son maître sans broncher, car, finalement, il est limité et se trouve donc bien à sa place.

Chemin des dames et des hommes

On retient enfin dans ce film, outre ce miroir de l'Occident dans le creux de la main de l'Orient (plus proche de l'orientalisme car l'Algérie n'est pas l'Orient), la présence des femmes: elles sont dans les pas des Algériens, dans les lits, dans les vies. Puis les hommes. Si le cortège qu'on retrouvera dans le film Hors-la-loi se désagrège au fur et à mesure, c'est pour mieux emprunter une autre voie, plus céleste cette fois-ci. Elle emprunte au valhalla de ces valeureux guerriers nordiques ses lettres de noblesse et à la dystopie topique ses rayons de mort, pour mieux composer une nouvelle face. Non pas celle du sergent par le barbier, mais celle du cimetière par le courage.

T.F