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Lorsque j'ai visionné le film "Indigènes" pour la première fois, j'étais encore bien trop jeune pour en saisir la portée historique et politique. Malgré tout, certains mots m'étaient déjà devenus familiers, et cours du début de ce qui devait être ma quête identitaire, mon vocabulaire commençait à s'enrichir. Je me suis alors demandé pourquoi intituler ce film Indigènes. Car de la terre natale de ces personnages on ne voit pas grand chose... dix minutes, tout au plus. Juste le temps de voir une poignée de jeunes hommes quitter famille et villages en vitesse, puis être vaguement formés au comportement militaire. Cette Algérie, nous comme les personnages ne la reverrons plus. Said et messaoud ne survivrons pas assez longtemps pour retrouver le soleil sec de méditerrannée. Le caporal Abdelkader, nous semblons le comprendre à la fin du film, n'y sera jamais retourné non plus. Nous le voyons se rendre au cimetière militaire français, puis regagner un minucule appartement de banlieue. Il est devenu, comme des milliers d'autres, un "Chibani" (qui a les cheveux blancs en arabe, désigne les travailleurs originaires du maghreb, arrivés en france entre 1945 et 1975, pensant y rester temporairement, mais qui on finalement vu s'écouler leur existence en exil.).

Ce film n'est donc à mon sens pas l'histoire d'indigènes, mais de tirailleurs, et bien sûr d'hommes. Les mots sont importants car ils nous indiquent le prisme par lequel envisager un personnage. Ces trois hommes (et nous aussi pouvons penser au Sergent Martinez) découvrent comme tous les autres l'horreur de la guerre. Les champs de bataille, la mort, tout le temps et partout, la sensation d'une détresse sans fin, d'un monde qui s'écroule. Ce film possède toutes les clés pour être un film qui raconte la guerre. Mais, au fil du récit, avec parcimonie mais intelligence, se disséminent des éléments clés : Des tomates en moins dans l'assiette, des chaussures d'été en plein hiver, des permissions toujours repoussées et une exigence d'apprentissage de la lecture et de l'écriture au sein de l'armée non respectée... Il n'y a pas d'explication, pas de raison, pas de bons ou de méchants. A cela, Bouchareb n'a rien besoin d'ajouter. Il est le regard, il ouvre l'oeil et nous montre ce qu'il voit.

Ou peut être que si. Car la dernière séquence de guerre du film semble résonner (raisonner ?) comme un cri. Nous y voyons un Abdelkader épuisé, vidé de toutes ses forces après la libération d'un village français durant un long combat qui lui aura fait perdre Said et Messaoud. Alors qu'il marche dans le village, il croise un photographe, en train d'immortaliser un groupe de soldats français fraîchement arrivés et de villageois tout juste libérées par les tirailleurs. Ces derniers l'ignorent complètement, comme s'il n'existait déjà plus. Comme si l'histoire déjà, était en train de l'effacer. Cette séquence trace en lettres d'or dans nos coeur le mot reconnaissance. C'est alors que nous découvrons Abdelkader et sa tristesse, soixante ans plus tard. Où est passé la reconnaissance ?

Alors je crois que ce film n'est pas tant une affaire historique, encore moins politique. L'histoire est écrite, les tirailleurs n'y ont pas eu vraiment de place. La politique ? Régler des problèmes de pension une fois que la majorité des tirailleurs soient morts ne va pas non plus changer la face du monde. Mais la mémoire, la mémoire... Elle est tout ce qui reste au caporal Abdelkader. Elle est la dernière image du film. Elle est ce qui ne fait jamais mourir Said, ou Messaoud, Roger, ou Yassin.

I.S