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Né à Homs, en Syrie, au milieu du XVIe siècle, Ismail Abû Taqiyya devient progressivement le shâhbandar "maître (shâh) du port (bandar)", à plus de 50ans, pour le compte du Caire, jusqu'en 1621. Si ses origines sont en Syrie, sa carrière se fait au Caire. D'abord marchand itinérant, il développe, grâce à ses relations, ses "liens faibles" et son caractère un véritable réseau qui s'étend du Golfe de Guinée à l'Inde, d'Istanbul à Venise. Que vend-il? En plus d'une culture sucrière locale, il vend des épices, de la drogue, des aromates. Sa spécialité? Le poivre. Cependant, cette success story est bancale. En effet, le homsiote devenu cairote n'a pas forcément beaucoup embarqué. Pire, il semble ne pas aimer la mer. Un comble.

Si sa carrière est exemplaire, elle symbolise également une fin de domination des marchands de l'Islam (en tant que Dar-al-islam, entité territoriale) sur l'océan Indien et donc, à cette époque, encore la planète océane si bien analysée par le géographe André Louchet. En effet, au moment même où, avec malice et en toute impunité Abu Taqiyya construit son empire commercial, les puissances européennes « prennent la place» (Romain Bertrand) dans l'océan Indien, avec le Portugal de Vasco de Gama et la création de la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Rapidement, les marchands de l'Islam perdent le pouvoir de l'épice (autour de 1630).

On pourrait donc, à partir de ce destin singulier, dire combien la planète océane fut un temps islamique. Et pour revenir à ce trait d'union entre les deux rives de la Méditerrannée, dire combien, encore trop souvent, le regard porté par une certaine littérature occidentale tend à réduire l'influence d'un Dar-al-islam allant de l'Alhambra, palais nasride à la mosquée de Cordoue en passant par la citadelle de Saladin, ayyoubide, pour circuler dans la ville ronde de Bagdad, capitale abbasside. Enfin, on pourrait enfoncer le clou du savoir historique en expliquant que la situation d'un juif (dhimmi) à Al-Andalus au XIIIe siècle est plus enviable que celle d'un juif à la même époque dans les villes européennes.

En réalité, Ismail Abû Taqiyya symbolise cette part d'histoire à parts égales entre Orient et Occident, âme de ce blog. Et pour cela, il mérite bien un testament fictif:

J'ai vécu comme je l'ai voulu. Passant d'un simple pied poudreux à un administrateur des grands marchands du Caire, j'ai toujours su que mon destin se jouait sur mes bateaux, sans pour autant jamais y séjourner, qu'il se naviguait sur mer, sans jamais l'apprécier. J'ai parfois menti, triché, escroqué. J'ai aimé. Je ne regrette rien. Je lègue ma plantation sucrière à mes enfants, mon empire commercial de l'Inde à l'Afrique à ma femme, et mes convictions à Dieu. Mon corps à la Méditérranée. Ismail Abû Taqiyya, 1621.

T.F

Bibliographie:

  • Romain Bertrand, L'histoire à parts égales, Seuil, 2011.

  • Nelly Hanna, Making big money in 1600, The Life and Times of Ismail Abu Taqiyya, Egyptian Merchant. Middle East Studies Beyond Dominant Paradigms, Syracuse: Syracuse University Press, 1998.

  • André Louchet, La planète océane, Armand Colin, 2014.

  • Eric Vallet, "Marchands des deux mers", dans Aventuriers des mers, VIIe-XVIIe siècle, mucem, 2016.