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Les Fennecs ne s'arrêtent pas à la folle (et sans doute unique) épopée de la Coupe du Monde 2014, où ils ont perdu 1-0 face à la future championne du monde, l'Allemagne, au terme d'un match explosif où ils auraient pu l'emporter. Il y a bien une histoire de cette sélection.

  • Echos contemporains

Récemment, l'historien Achille Mbembé s'interrogeait dans un article au média en ligne AOC intitulé «Tribut nègre à la France» (ici: https://aoc.media/opinion/2018/07/18/tribut-negre-a-france/ ) sur l'échec de l'Afrique dans le mondial en Russie (2018). Après une analyse pertinente, il se livre ainsi:

Ils savent que chaque fois qu’ils revêtent le maillot national, ils auront beau chanter La Marseillaise à tue-tête, une bonne frange de l’opinion – et pas nécessairement française – se posera toujours la question de savoir d’où ils viennent et ce qu’ils font là, ou se demandera encore comment une nation aussi civilisée peut-elle se faire représenter sur la scène du monde par autant de clochards déguisés.

Répétons-le. Ils sont là à cause de l’Histoire.

[...]

Qui doit-on mettre en avant, face aux canons, dans les champs de bataille en Europe, ou lorsque s’organisent enfumages et razzias en Kabylie, ou lorsqu’il faut décapiter des maquisards dans les forêts du Sud et les plateaux de l’Ouest-Cameroun ?

Et que dire du Franc CFA, des gisements du sous-sol africain plus ou moins captifs, à l’exemple de l’uranium, du territoire africain lui-même, des bases militaires à Dakar, à Abidjan, à Ndjamena, à Djibouti, véritables capitations, ou de la présence militaire au Mali et dans le désert du Sahara, nouvel épicentre de la nouvelle course pour l’Afrique à l’ère de l’Anthropocène ?

Tout cela fait partie du formidable tribut que l’Afrique n’aura cessé de verser à la France depuis quelques siècles – tribut en sang, tribut en hommes, tribut en biens, tribut en richesses de toutes sortes que l’Afrique n’aura eu de cesse de sacrifier à l’autel de cette histoire qui a produit cette équipe, pour la plus grande gloire d’une puissance autre que la puissance africaine, puissance et gloire à laquelle nous autres sommes condamnés à ne jamais participer que par procuration.

Le journaliste et écrivain Kamel Daoud marchait dans ce sillon au même moment en ces mots: (ici: https://dia-algerie.com/kamel-daoud-victoire-bleus-echec-de-lafrique/ )

C’est un échec de l’Afrique. L’échec des pays de ce continent à retenir leurs enfants, à les faire rêver d’autre chose que de fuir par mers et par déserts, les soutenir, les former et leur offrir la sécurité, la possibilité du succès et celle de l’hommage. Si la moitié de l’équipe algérienne de football avait été française et qu’elle avait réussi la prouesse de décrocher deux Coupes du monde, j’aurais conclu à l’échec de la France à aimer et retenir ses enfants, pas à la victoire de l’Algérie seulement.

Comment ne pas leur donner raison? En dépit du fait que la Seine-Saint-Denis soit un réel vivier à la réputation mondiale (on parle de cette "pépinière" partout dans le monde et elle est suivie par tous les recruteurs), il y a bien un échec des nations africaines au dernier mondial, malgré tout le potentiel d'un continent milliardaire. Dès lors, Un maillot pour l'Algérie est un message d'espoir dans des temps colonisés.

  • Nation army

Plus que de vains mots, le site Babelio (à nouveau) résume au mieux l'histoire de la bande dessinée: https://www.babelio.com/livres/Rey-Un-maillot-pour-lAlgerie/835126

En 1958, à la veille de la Coupe du monde en Suède, douze footballeurs de Première Division quittent clandestinement la France et rejoignent les rangs du FLN. Nous sommes en pleine guerre d'Algérie et leur but est de créer la première équipe nationale algérienne de football et d'en faire l'ambassadrice de l'indépendance à travers le monde... Parcourant le monde souvent clandestinement, cette équipe de champions devenus des va-nu-pieds, devant parfois accomplir plusieurs milliers de kilomètres en minibus à travers le désert pour jouer un match, sans remplaçants, va accomplir exploit sur exploit au fil de plus de 80 matches.

  • Des filets dessinés

Comment faire vivre un match de foot sur une planche, une bande, une vignette? C'est sans doute le plus grand travail du dessinateur Javi Rey. On pense à Olive et Tom pour ces "instantanés", clichés d'une conduite de balle, d'une frappe, d'un but s'étirant de longues (et interminables) minutes. Là, l'idée repose sur un processus analogue: à partir d'un dessin dynamique, qu'on pourrait même qualifier de bruyant (stade) ou de prenant le vent (herbe qui décolle, maillots qui s'articulent), on tente de redonner des sensations au spectateur (lecteur). Cela fonctionne.

Pour le reste, Bertrand Galic et Kris assument toute la rigueur d'une bande dessinée du réel, du sérieux. Certains moments sont émouvants, d'autres énervent. On retient cette volonté acharnée de croquer l'histoire (en même temps que l'équipe adverse). Le récit fait nation. Nation plus que tout, mais nation fragile malgré tout (que de périls!).

  • L'Afrique subsaharienne doit-elle croquer l'histoire et l'équipe adverse?

En 2050, il y a aura autant (ou plus) d'habitants au Nigéria qu'aux Etats-Unis (autour de 400 millions). L'Afrique sera à plus de deux milliards d'habitants. Ce sont des faits démographiques et géographiques. Dès lors, deux schémas sont prévisibles: la spoliation évoquée par Achille Mbembé et la procuration de Kamel Daoud se renforceront (les jeunes étoiles africaines seront drainés par les nations occidentales et orientales émergentes et développées). L'autre possibilité, qui pourra donner lieu à Un maillot pour le Nigéria, Un maillot pour le Cameroun, etc, donnera à voir des joueurs africains qui restent au pays pour servir un lieu de naissance et non un lieu d'adoption.

  • Faire nation

L'Algérie a eu de bons joueurs. Le Nigéria a eu sa période dorée (autour de 2000), le Cameroun aussi, etc. Non, le véritable problème réside dans le fait que les étoiles sont filantes. Filantes et ne reviennent pas pour faire nation. D'ailleurs, on se demande vraiment où peut être la nation en Algérie aujourd'hui avec une momie tirée à quatre épingles par un régime militaire.

Un ouroboros apparaît: on dit souvent que le football permet à un peuple de faire communion, de faire sens. C'était le cas en 1962 et peut-être en 2014 pour l'Algérie. Toutefois, le football ne peut plus grand chose sans adversaire concret, réel, beau joueur dans ses conneries (une colonisation, une oppression...) pour faire nation: à qui peut s'en prendre l'Algérie aujourd'hui pour son manque de nation? A elle-même, non son peuple, la France ou ses footballeurs, mais à ses politiciens et à cette folie de mondialisation hasardeuse. Celle qui, dans une hyperfinanciarisation des transactions marchandise le footballeur, comme une action à la bourse, un produit cosmétique ou un meuble. Après l'esclavage moderne, la colonisation moderne par les grands vainqueurs de la fin des idéologies (les grandes entreprises).

Un maillot pour faire sens.

T.F